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Bourgeois casaniers et noble voyageur au miroir de leur livre de raison
Jean Tricard
14Ce texte à prétentions théoriques peut être rapproché du « testament » d’Étienne Benoist le Vieux, recopié par son neveu Étienne Benoist le Jeune.
15Ce testament de l’ancêtre de la famille prétend transmettre la sagesse patriarcale aux générations suivantes et est, manifestement, le texte de référence des Benoist. Or le voyage n’y est jamais directement évoqué. Tout au plus peut-on retenir le passage dans lequel Étienne Benoist traite du commerce maritime, mais pour en détourner, autant que possible, ses descendants : « Ne mettez rien sur la mer, à moins que vous gardiez par devers vous un capital suffisant pour pouvoir, en cas de perte de ce que vous avez mis, faire honneur à vos affaires avec ce que vous aurez conservé ; et surtout, on ne doit rien mettre sur la mer en hiver »
14. On peut certes estimer que ce texte atteste que les Benoist se sont parfois occupés de commerce maritime ou ont eu, au moins, la tentation d’y participer. Mais comment ignorer la naïveté toute terrienne de la dernière phrase ? Comment, surtout, ne pas être sensible à la frilosité du discours de l’ancêtre, qui rejette tout voyage au nom du risque couru ? Une mentalité précautionneuse à l’opposé de la mentalité aventureuse des grands marchands du temps. Par souci de prudence et de sécurité – mots clefs du testament – le patriarche respecté de la famille condamne le voyage.
15 Ibidem, p. 79.
16 J. Tricard, « La mémoire des Benoist : Livre de raison et mémoire familiale au XVesiècle », Temps, (...)
17 Livre de raison d’Étienne Benoist, p. 79.
18 Il est à peu près sûr qu’Étienne Benoist possède, à côté de son mémorial familial, des livres d’af (...)
16Il semble que le message de Jean Massiot et d’Étienne Benoist le Vieux ait été entendu des bourgeois et marchands limousins. Étienne Benoist le Jeune, l’auteur du livre de raison familial, n’y fait mention que d’un seul déplacement, et de façon très allusive : il ne s’agit pas d’un voyage d’affaires mais d’un déplacement à Poitiers, à l’occasion d’un procès. Le rédacteur écrit seulement qu’il fut « ajourné en la cour de Parlement par Gui et Jean de Bretous, frères »15. Il se garde de préciser que ces deux hommes sont ses beaux-fils qui l’ont accusé d’avoir provoqué par ses mauvais traitements la mort de leur mère Jeanne Colombe, sa troisième femme16. Evénement et voyage mémorables, à tous égards, dont Étienne Benoist n’a pourtant relevé dans son livre de raison que la date du départ de Limoges et de son retour – un voyage de vingt-six jours au total17. Ce grand notable de Limoges est-il un bourgeois casanier ou estime-t-il que le récit de ses voyages d’affaires n’a pas sa place dans son mémorial familial18 ?
17Si le livre de raison d’Étienne Benoist ne permet pas de répondre directement à la question, l’étude des livres des Massiot ou des Roquet – marchands de moindre envergure, il est vrai – amènerait à privilégier la première hypothèse et à faire de ces hommes des sédentaires avant tout.
J. Tricard, « Qu’est-ce qu’un livre de raison limousin du XVesiècle ? », Journal des Savants, juillet-déc. 1988, p. 263-276.
4 Par ordre chronologique des livres de raison :
– « Le livre de raison de Pierre Espéron, juge de Saint-Junien (29 août 1384-22 octobre 1417 et juillet 1443) », Nouveau recueil de registres domestiques limousins et marchois, L. Guibert éd. avec le concours d’A. Leroux, de J.-B. Champeval, de l’abbé Leclercq et de L. Moufle, t. I, Paris-Limoges, 1895, p. 25-81.
– « La chronique et journal de Gérald Tarneau, notaire de Pierre-Buffière (1423-1438) », Chartes, chroniques et mémoriaux pour servir à l’histoire de la Marche et du Limousin, A. Leroux et A. Bosvieux éds., Tulle-Limoges, 1886, p. 204-237.
– Le livre de raison d’Étienne Benoist (1426), L. Guibert éd., Limoges, 1882.
– « Le registre des comptes ruraux, contrats et notes diverses des Massiot (1431-1490) », Livres de raison, registres de famille et journaux individuels limousins et marchois, L. Guibert éd., Paris-Limoges, 1888, p. 105-174.
– « Le registre domestique de Guillaume et Hugues de Quinhard, bourgeois de Brive (12 juin 1455-12 mars 1509) », Nouveau recueil…, p. 91-108.
– « Le mémorial de Jean et Pierre Roquet, frères, bourgeois de Beaulieu (2 janvier 1478 - 9 mai 1525) », Ibidem, p. 118-153.
– « Le cahier-memento de Psaumet Péconnet, notaire de Limoges (1487-1502) », Livres de raison…, p. 175-186.