par pierrette55 le 24/02/2012 à 10:11
bonjour,
voici quelques élements
Quelles ambiguïtés recèle ce dénouement
surnaturel et spectaculaire ?
Retour au texte
Le dénouement est préparé tout au long de la pièce par de multiples avertissements ou
mises en garde prononcés à l’encontre de Dom Juan par les différents personnages, et que les
élèves auront facilement repérés. La conversion du libertin en faux dévot, réprouvée par
Sganarelle comme un « diable de style » (p. 115, l. 1) et une « dernière horreur » (l. 6-7), précipite
son châtiment. Cet épisode est en effet l’ultime péripétie qui rappelle bien sûr Tartuffe, et
suggère peut-être qu’aux yeux de Molière l’hypocrisie est plus condamnable que le libertinage.
Les diverses manifestations du surnaturel nécessitent le recours à l’illusion et à la
« machinerie » théâtrale en vogue au XVIIe siècle (p. 9) : métamorphose soudaine du spectre en
allégorie de la mort qui « s’envole » pour esquiver le coup d’épée, animation de la statue,
bruits de tonnerre, éclairs, engloutissement de Dom Juan suivi de « grands feux »… de Bengale
(p. 116).
Brièveté des trois scènes et des répliques, prédominance des effets spectaculaires sur les
discours, précipitation des événements dramatiques, détermination farouche du héros comme
de son adversaire surnaturel, concourent à l’intense effet de crescendo.
Interprétations
● Triomphe de la justice divine ou de la machinerie théâtrale ?
La représentation du surnaturel est une gageure auxquels les nombreux metteurs en
scène de Dom Juan, d’hier ou d’aujourd’hui, ont répondu de manière très diverse. Les élèves
pourront imaginer librement des choix possibles avant d’analyser quelques scénographies,
documents visuels à l’appui (voir le dossier images). On insistera sur la façon dont ces partis
pris influencent le sens donné au dénouement, selon que le châtiment surnaturel est pris au
sérieux, ou exhibé comme pure illusion théâtrale, tourné en dérision ou détourné vers d’autres
connotations et fantasmagories : le plancher qui s’effondre à la fin du film de Marcel Bluwal, le
corps de Dom Juan emporté par des CRS dans la mise en scène de Patrice Chéreau, ou bien
consumé, dans un lit, sous les caresses de suaves succubes dans le spectacle de Daniel
Mesguich, etc.
L’apparition du Spectre en « femme voilée » (p. 116) fait bien sûr songer à Elvire et, à travers
elle, à toutes les femmes séduites et bafouées par Dom Juan. Comme Elvire dans l’acte IV,
scène 6, mais sans les tendres supplications de celle-ci, le Spectre lance un dernier avertissement
au libertin, en vain. Forme propice aux métamorphoses, indéterminée (« spectre, fantôme
ou diable », p. 116, l. 9, « corps ou esprit », l. 17 s’interroge Dom Juan décontenancé),
insaisissable, le spectre immatériel contraste avec la statue dont il annonce pourtant la venue.
Allégorie de la mort, la figure du « Temps avec sa faux à la main » (p. 116) est riche de sens
par rapport au héros qui n’a cessé de repousser les échéances, de refuser toute forme d’engagement
pour mieux jouir de l’instant et qui croit toujours avoir le temps, comme s’il était
immortel. C’est là un trait de caractère constitutif du personnage mythique de Dom Juan, dès
la pièce de Tirso de Molina (« Si lointaine est votre échéance ? D’ici là l’étape est bien longue »
réplique le héros à son père qui le menace du jugement « implacable » de Dieu à l’heure de sa
mort). De même, le héros de Molière déclare ironiquement à son valet « Oui, ma foi ! il faut
s’amender ; encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous. » (p. 99,
l. 13-14).
● Défi ultime ou défaite définitive ?
Ce dénouement pousse à bout la logique du défi orgueilleux qui caractérise Dom Juan.
Contrairement à Sganarelle qui, terrifié, conjure son maître de se rendre à l’évidence, celui-ci
manifeste sa bravoure autant que son goût de la bravade : désarmé par l’apparence chan-
geante du Spectre, le libertin veut s’en tenir à la seule expérience sensible, comme il l’avait fait
(IV, l. 8, p. 97) face au hochement de tête de la Statue (« je veux voir ce que c’est », p. 116,
l. 9-10, « je veux éprouver par mon épée si c’est un corps ou un esprit », l. 16-17). Ses négations
répétées (« Non, non » suivies de phrases négatives) revendiquent avec opiniâtreté son
refus du repentir.
et Le premier geste de Dom Juan, tentant de frapper le Spectre, souligne le courage
du héros mais aussi l’impasse de son affrontement au surnaturel car un coup d’épée ne saurait
vaincre un spectre. Quant au geste final de la main immédiatement donnée à la Statue,
accompagné d’un « oui » qui tranche avec la série des « non » obstinés, il est là encore polysémique.
L’« épouseur à toutes mains » semble puni par où il a péché puisque Dom Juan avait
coutume de sceller par ce geste ses contrats de dupes (avec Charlotte ou Monsieur Dimanche,
notamment). Face à la Statue, Dom Juan se trouve pour la première fois confronté à une situation
inverse, celle de prendre une main qu’on lui tend, et il semble ainsi accepter de s’engager
solennellement vers sa propre mort, assumer son destin, tel un héros tragique. Enfin, on pourrait
dire que le libertin a enfin trouvé ce qu’il cherchait frénétiquement, si l’on suit l’interprétation
de Louis Jouvet voyant en Dom Juan un athée désespéré de ne pas croire : « Dom Juan
n’est pas un séducteur, c’est un homme qui cherche, qui voudrait croire et qui ne peut pas.
C’est, comme on disait au XVIIe siècle, quelqu’un qui n’a pas la grâce, une espèce de maudit.
[…] », Louis Jouvet, Molière et la comédie classique (voir la bibliographie de ce livret p. 39).
C’est en ce sens, également, qu’on pourrait interpréter l’exclamation de Dom Juan « Ô Ciel ! »
(p. 117, l. 9), à moins d’y entendre l’ironie de Molière envers son personnage qui s’est tant de
fois gaussé du « Ciel ».
● Dénouement tragique ou comique ?
et Le dénouement d’une comédie classique consiste traditionnellement à réunir tous
les personnages sur scène – hormis les indésirables ou les figurants – pour célébrer l’heureuse
issue du conflit : obstacles surmontés éventuellement grâce à un deux ex machina (voir l’encart
p. 116) ou une révélation providentielle, mariage des jeunes amoureux, retrouvailles ou
réconciliations, etc. Rien de tel ici, où le deux ex machina surnaturel n’intervient que pour éliminer
le héros, tandis que son valet dépité récapitule les désordres vengés par la justice divine.
Certes, le châtiment du libertin est censé « satisfaire » ses nombreuses victimes, comme le dit
Sganarelle, mais il s’agit d’une victoire plus amère qu’heureuse ; la mort de Dom Juan ne saurait
réparer ses torts puisqu’il n’est plus là pour payer ses dettes. Sa famille comme celle
d’Elvire restent à jamais « déshonorées », Dom Louis « outragé », et on peut imaginer Elvire
inconsolable de n’avoir pu empêcher la damnation de son époux (« dans cette retraite, j’aurais
une douleur extrême qu’une personne que j’ai chérie tendrement devînt un exemple funeste
de la justice du Ciel », p. 93, l. 42-44).
C’est ce personnage de débiteur ingrat et à jamais insolvable que souligne la dernière
réplique de Sganarelle. La déploration des gages impayés rappelle de manière bouffonne et
dérisoire le « crime » symbolique de Dom Juan, et fait ainsi basculer la tragédie dans la farce
grinçante. L’exclamation répétée « Mes gages ! » (p. 117, l. 11) fut, croit-on, supprimée dès les
premières représentations car elle bafouait la solennité du châtiment divin.
Le dénouement du Festin de Pierre de Thomas Corneille (p. 119) offre un bon exemple de
réécriture conciliante et moralisatrice :
– Dom Juan tente de se dérober lâchement aux instances de la Statue en invoquant un piètre
alibi (« on me demande ailleurs »), bien différent de la ténacité rageuse du héros de Molière
face au Spectre comme de son « Oui. Où faut-il aller ? » (p. 117, l. 3) courageusement adressé
à la Statue.
– Les derniers mots « c’est trop tard que mon âme interdite… Ciel ! » (p. 120) suggèrent une
volonté de repentir que le héros de Corneille n’a pas le temps de prononcer. Mais c’est l’intention
qui compte, pour manifester la toute-puissance du Ciel…
– Le mot de la fin, énoncé par Sganarelle, ne contient aucune allusion aux gages impayés et
n’a rien de grotesque (hormis, peut-être, la résolution précipitée de courir se rendre ermite) ; le
valet souligne la portée exemplaire du châtiment du libertin, destiné à amender au plus vite
« tous les scélérats » (p. 120).
en espérant t'avoir aidée